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Vous avez choisi d'être dépendants !

29 sept.
7 min de lecture

Vous avez choisi d'être dépendants !


Les géantes de la tech californienne nous dépossèdent de nos biens pour nous les reproposer à la location. Et ça ne choque personne. Elles réinventent les bases du capitalisme insidieusement. A notre insu, car bien peu semble s’en apercevoir.


Quand j’étais minot on achetait un produit pour le posséder et cocher toutes les cases du désir. Désormais on ne possède plus, on paye un accès pour pouvoir le louer avec la permission d’une Big Tech en filigrane. Il ne nous appartient plus. Au final, à l'usage on le paye plus cher et on rentre de plein pied dans un capitalisme de rente.


Ça ne vous parle pas ? Exemples:

_ La musique est désormais dématérialisée et streamée

_ Le stockage informatique est en cloud et vous payez pour accéder à vos données.

_ La collection de films Blu-ray est Netflixée et elle ne vous appartient plus.


Les jeunes générations abandonnent la propriété sans jamais percevoir ce qu’elles perdent. Parce que tout est conçu pour qu’elles ne le voient pas.


Les jeunes générations ne se sentent pas dépossédées parce qu’en réalité elles n’ont jamais possédé. Elles sont nées dans un monde où

_ la musique n’est pas un objet,

_ les films ne sont pas un patrimoine,

_ les logiciels ne sont pas des outils,

_ les photos ne sont pas des archives,

_ les données ne sont pas une propriété,

_ l’identité numérique n’est pas un droit.


Elles vivent dans un univers où tout est flux, tout est location, tout est abonnement et tout est réversible et dématérialisé. Elles ne voient pas la perte, parce qu’elles n’ont jamais vu l’alternative.

Et quand tu leur expliques les alternatives, tu passes pour un dinosaure… alors que je suis simplement un humain qui a connu la liberté numérique.


La disparition de la propriété est une rupture anthropologique.


Les jeunes, eux, vivent dans un monde où tout est externalisé. Ils ne possèdent plus rien. Ils accèdent. Pour eux tout est simple, tout est fluide et tout est synchronisé. Ils vivent dans un monde sans obstacles et désormais un monde sans maîtrise. Mais l’accès n’est pas un droit : c’est une permission. Ils ne voient pas la dépossession parce qu’elle est masquée par le confort et le confort est devenu une idéologie.


Exemple : j’achète personnellement ma musique sur des plateformes dédiés un format FLAC, qui est un format sans pertes, quand ils louent un MP3 compressé avec une forte perte de qualité. Je possèdes mes fichiers, je peux les écouter hors connexion, je peux les archiver et les transmettre. Les jeunes, quant à eux, dépendent d’un abonnement. S’il s’arrête, ils perdent tout.


Je stocke mes fichiers sur mon ordinateur, un disque dur externe et un NAS. Je maîtrise la sécurité, la confidentialité, la pérennité et l’organisation de mes fichiers. La Gen z confie ses données à des inconnus, dans des data centers qu’ils ne verront jamais, sous des lois qu’ils ne comprennent pas.


Dépendance numérique

Scanner un QR sur le menu d'un restaurant donne énormément de données au serveur de données et à celui qui le gère. La lecture d’un menu sur un smartphone n’a rien de pratique, car uniquement séquentielle. Un menu se compulse de manière holistique on le parcoure en plusieurs dimensions. On navigue dans plusieurs dimensions : prix, plats, structure, ambiance. alors que sur un smartphone c'est linéaire. Et ce dernier transmet à votre insu tout un tas de données sans votre accord. L’heure, l’emplacement, le modèle du téléphone, l’adresse Gmail et l’identifiant du compte Gmail ou Apple, les identifiants du navigateur, parfois même les cookies. Les jeunes ne voient pas le problème : ils ont été habitués à scanner pour exister.


En ce qui concerne les logiciels, je ne loue rien et ne paie d’abonnements aucuns. Je préfère acheter une licence perpétuelle, utiliser de l’open source pour installer localement et retrouver la maîtrise de mes outils. La Gen Z vit dans un monde où tout est abonnement, tout est cloud et tout est dépendance.


Quand on ne possède plus, on perd la mémoire personnelle. Les jeunes générations vivent dans un monde où la mémoire est externalisée, déléguée, dépendante, réversible et monétisée. Ils ne voient pas la perte parce qu’ils n’ont jamais eu la possession.


Pour les plus jeunes, je suis un dinosaure ou un nostalgique empêtrée dans le passé, quand en réalité je suis libre et je paye le prix de ma liberté. Je veux dépendre le moins possible des géants de la Tech.


Naguère, le capitalisme reposait sur la vente d’un bien et la réalisation d’un profit ponctuel.


Nous sommes désormais passés d’un capitalisme fondé sur la propriété à un capitalisme de rente. Cette location perpétuelle permet aux plateformes d’extraire une rente continue, exactement comme les seigneurs féodaux prélevaient un dû sur l’usage de la terre. C’est ce que plusieurs économistes appellent « rentier capitalism » ou « technoféodalisme ». On ne possèdes plus rien, nous payons désormais pour accéder et non plus pour posséder. Et comme l’accès est continu, le paiement devient continu. C’est la définition même de la rente. Les plateformes deviennent des rentiers du numérique, ce que certains économistes nomment les « cloudalists » ou « hyperscalers rentiers ».


C’est une rupture historique, car le produit ne nous appartient plus. Nous ne pouvons pas le revendre, le prêter, le conserver, l’archiver ou le transmettre. Plus aucuns droits patrimoniaux. Juste un droit d’usage, révocable à tout moment.


Le prix réel augmente, sans que l’on s’en rende compte. Un CD coûtait 15 € quand un abonnement Spotify coûte 12 € / mois. Et donc 144 € / an, qui font 720 € sur 5 ans. Nous payons 50 fois plus pour ne rien posséder. Le contrôle passe au fournisseur, tant il peut retirer un film du catalogue, modifier un logiciel, augmenter le prix, supprimer l’accès, analyser nos données et orienter tes usages. Nous ne sommes plus propriétaire, nous devenons locataire dépendant de ce qui nous appartient de droit.


Abonnements numériques

Les géants du cloud deviennent des rentiers qui prélèvent aussi une rente sur l’usage des infrastructures numériques qu’ils possèdent. C’est exactement ce que décrit l’analyse de Saito & Sasaki : un capitalisme où la rente remplace le profit. Varoufakis et Durand parlent d’un système où les plateformes sont les nouveaux seigneurs et les utilisateurs les serfs du cloud. D’autres chercheurs (Vrousalis) estiment que ce n’est pas un nouveau système, mais une mutation interne du capitalisme devenu hyper-rentier.


La Big Tech adore ce modèle ! Parce qu’il coche toutes les cases du capitalisme de rente. Revenus récurrents, captation de données, dépendance structurelle, absence de concurrence réelle, effet de verrouillage (lock-in), marges gigantesques. Les hyperscalers du cloud (Microsoft, Amazon, Google) sont littéralement devenus les nouveaux rentiers de l’économie numérique.


La dépossession culturelle.


Quand tu ne possèdes plus ta musique, tes films, tes livres, tes logiciels, tes photos et tes archives, tu perds une partie de ton identité culturelle et de ta mémoire personnelle. Tu deviens dépendant d’une infrastructure privée pour accéder à ce qui devrait être ton patrimoine. C’est exactement ce que les chercheurs appellent la destruction du commun.


Le pouvoir au-dessus des États. Pendant des siècles, le pouvoir reposait sur trois monopoles :

Monopole de la force (armée, police)

Monopole de la loi (normes, justice)

Monopole de l’infrastructure (routes, énergie, communications)


Or, depuis 20 ans, un quatrième monopole est apparu et il n’est plus public : le monopole des infrastructures numériques. Les États ne contrôlent plus les clouds où circulent leurs données, les réseaux sociaux où se forme l’opinion, les algorithmes qui hiérarchisent l’information, les identités numériques (authentification, SSO, certificats) et les plateformes où se déroulent les échanges économiques.


Les Big Tech exercent un pouvoir transnational (au-delà des frontières), infra‑juridique (leurs règles s’imposent avant celles de l’État) et infra‑politique (elles modèlent les comportements sans passer par la loi). Ce pouvoir n’est pas « au-dessus » au sens hiérarchique, il est au-dessus au sens structurel. Désormais, les États dépendent d’acteurs privés pour exercer leurs propres fonctions.


Exemples concrets :

_ L’armée américaine dépend d’AWS pour une partie de ses systèmes.

_ La justice française dépend de Microsoft Azure pour ses données.

_ Les écoles, hôpitaux, administrations utilisent Google Workspace ou Microsoft 365.

_ Les élections sont influencées par les algorithmes de Facebook, YouTube, TikTok.

_ Les identités numériques passent par Apple (FaceID), Google (Android), Microsoft (Azure AD).


Quand un État dépend d’un acteur privé pour fonctionner, le rapport de force change.


La souveraineté classique repose sur un territoire. Mais le numérique n’a pas de territoire. In fine, l’État ne contrôle plus l’espace où circulent ses propres données. C’est une rupture historique.


Ce que les plateformes contrôlent, ce n’est pas seulement du contenu, c’est l’architecture du monde numérique. C’est un pouvoir pré‑politique, car il agit avant la loi, avant le débat, avant la décision. Les plateformes ne gouvernent pas les citoyens, elles gouvernent les conditions dans lesquelles les citoyens pensent, communiquent, s’informent, travaillent. Aujourd’hui, les matières premières ce sont les données, le comportement, l’attention, l’identité et la relation sociale. Or ces matières premières sont capturées, stockées, analysées par des entreprises privées.


Souveraineté numérique

Et la souveraineté se déplace vers ceux qui possèdent les données.


Un algorithme, c’est une administration invisible. Et ce pouvoir est plus fort que la loi, car il agit en amont. Les Big Techs contrôlent l’identité numérique, qui devient plus importante que l’identité civile. Si Apple désactive ton compte, tu perds l’usage de ton téléphone, tes photos, tes achats, tes applications et tes moyens de paiement. C’est un pouvoir qu’aucun État n’a jamais eu.


Je suis un dinosaure devenu parce que je tiens encore à posséder ce qui m’appartient. Qui est le plus libre ? Celui qui s’imagine vivre en dehors de toute contrainte alors qu’il ne possède plus rien, ou celui qui s’astreint à une discipline de la possession en dehors des contraintes des géants de la Tech et qui paye et acquiert les outils de sa liberté ? Tant que nous louerons notre vie numérique, nous resterons les serfs du cloud. La Big Tech n’a pas volé nos biens : nous les avons abandonnés sans résistance. Le capitalisme de rente n’est pas une fatalité, mais une conséquence de notre passivité.


Nous entrons dans une civilisation où la mémoire est désormais externalisée, la propriété dissoute et la souveraineté déléguée. Le confort nous a rendus dociles. La dépendance nous rendra vulnérables. Et si nous prenions le temps de réapprendre à posséder, à conserver et à maîtriser. Pour redevenir libres ?


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David Pisatel "Réprouvé"


Disponible à la vente.

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