J’ai envie de parler de masculinité positive.
J’ai envie de parler de masculinité positive.
La masculinité positive n’est pas et ne doit pas être une performance, mais l’aboutissement d’un rite intestin. La masculinité positive n’est pas un bruit, mais une gravité. Elle n’a pas à s’exhiber, car elle s’édifie et se bâtit au long cours dans le secret de l’alcôve. Sans heurts ou apparat. Dans la démesure de sa profondeur.
Le cœur du contraste : deux masculinités extrêmes et contraires.
Comme tout à chacun, je consomme du cinéma et deux univers très spécifiques ont imprimé ma conscience et mon âme tourmentée. Dans l’ordre chronologique, le film « 300 » (2006) de Zack Snyder et une très brève scène du film « Dune » (2021) de Denis Villeneuve. Cette scène dure environ une minute et 30 secondes et se déroule sur la planète Salusa Secundus.
« 300 » : la masculinité spectaculaire, esthétique, narcissique.
Le film « 300 » propose une vision artistique et stylisé de la bataille des Thermopyles (-480 avant notre ère). Un épisode héroïque des guerres médiques pendant lequel une poignée d’hellènes résistèrent à une armée entière. « 300 » nous propose une masculinité du devoir esthétisée. Quasi sexualisée. Les corps y sont sculptés et favorablement exhibés. Le film nous présente une violence esthétique et chorégraphiée comme un ballet érotique. Le film enchaîne et entremêle des performances et des postures individuelles élevant le corps masculin au niveau d’un fantasme, puis d’un symbole pour atteindre une stature iconique.
Le film « 300 » est un manifeste du corps et reprend l’essence des fantasmes masculins majeurs : puissance et domination. Ce film a eu un énorme impact sociologique et anthropologique. Parfois civilisationnel. Les iraniens ont peu goûté ce film présentant leurs ancêtres perses comme des pervers et Xerxès en « drag-queen ».
Ce film a incarné un modèle du masculin déjà prégnant à l’époque, celle d’un corps masculin esthétique et performant en y ajoutant une pure dimension esthétique et moral. Il a fait la fusion entre les films des années 80 à 2000 nous proposant des héros masculins bodybuildés aux limites des super-pouvoirs et les films de guerre pour lesquels les valeurs prévalent sur les corps. Zack Snyder y a ajouté l’ontologie de la discipline, du devoir transcendant.
Dans le film de Zack Snyder, la virilité passe par l'exhibition. Le corps spartiate est sculpté et exposé sous une lumière avantageuse. Les dimensions sexuelles et érotiques sont suggérées sans fard et à ce titre le film a nourri la culture gay, ce que Zack Snyder lui-même revendique de nos jours. Dans « 300 » C’est un film de sujet et d’individu. Conjugué à la première personne. Le guerrier est en recherche de gloire, ou de la réplique mémorable dans une posture théâtrale. C'est une masculinité de la performance et définitivement narcissique.

Salusa Secundus : la masculinité rituelle, intérieure et gravitationnelle.
Salusa Secundus est la planète d'origine de la Maison Corrino et l'ancienne capitale de l'empire dans l'univers de Dune. C’est un monde ravagé. Autrefois accueillante, la surface de la planète a été détruite et vitrifiée par des bombardements atomiques lors d'un conflit ancien. Salusa Secundus est devenu le repaire des Sardaukars, les troupes d'élite de l'empereur.
La scène du film de Denis Villeneuve : https://www.youtube.com/watch?v=2UGmy1NvMU0
Sur Salusa Secundus, la masculinité des Sardaukars est rituelle et intérieure. Gravitationnelle. Le silence y est la règle, la discipline forme la structure et la gravité en est l’essence. La scène dédiée à Salusa Secundus dans « Dune » est brève et hypnotique. Il n'y a aucune place pour le sadisme gratuit ou la démonstration de force hollywoodienne. Tout y est tourné vers l'intérieur.
Contrairement aux représentations classiques de guerriers hyper-musclés et dénudés, les Sardaukars sont enrobés dans des armures lourdes, presque des scaphandres. Le corps est nié en tant qu'objet de séduction ou d'ego, il est entièrement subordonné à sa fonction militaire et spirituelle. Le corps y est un instrument de maîtrise.
La géométrie de la scène qui déploie des lignes parfaites de soldats immobiles sous la pluie de cendres, renforce cette absence totale de narcissisme. Le sang sur le front n'est pas un trophée de chasse, c'est une onction, un baptême dans la mort collective. L'individu s'efface pour devenir une cellule d'un organisme plus grand.
Le chant diphonique (ces harmoniques ultra-graves) semble littéralement connecté à la gravité de la planète. C'est une musique qui vient du sol, de la poussière, du froid. Elle impose le silence intérieur et la discipline absolue. Le prêtre qui chante ne cherche pas à impressionner un public, il accomplit un office et c'est précisément cette violence ritualisée et sacrale qui rend les Sardaukars bien plus redoutables que de simples mercenaires. Ils ne combattent pas par plaisir ou par colère, mais par devoir religieux. Avec la froideur de la lame.
Il n'y a pas de cris, pas de larmes, pas de fureur feinte. C'est le poids de la responsabilité sans pathos. On ne voit pas ces soldats s'entraîner ou bander leurs muscles. Leur force ne se prouve pas par l'action immédiate, mais par leur capacité à rester parfaitement alignés et immobiles sous la pluie de sang et de cendres. Le silence des hommes devient une plénitude. Le chant lui-même n'est qu'un prolongement vibratoire de ce silence. Il n'y a aucun "regard caméra", aucune tentative de séduire ou d'intimider le spectateur. Force et violence ne sont que suggérées.
Dans notre culture du flux, l’immobilisme de la scène produit une sensation de puissance. C'est une densité presque physique. Ils occupent l'espace par leur seule masse spirituelle et corporelle, sans devoir « sur-performer » pour signifier leur virilité. Et cette esthétique dépouille le masculin de tous ses artifices pour n'en garder que la structure.
Je suis toujours gagné par l’émotion quand je visionne pour la centième fois la scène de Salusa Secundus. Parce qu’elle correspond à ma structure mentale et parce que je la connecte à Arnold van Gennep (1873-1957) dans « Les Rites de passage » (1909) ou Rod Dreher, dans « L'Option Benoît » (2017) qui introduit l’idée de l'édification volontaire d'îlots de résistance culturelle face à la dissolution globale. Des îlots d'attention préservée et de mémoire où l'on réapprendra, loin du bruit et du flux, ce que signifie simplement se tenir debout.

Anthropologie : Van Gennep et la liminalité masculine.
Arnold Van Gennep décrit trois phases :
Séparation
Marge (liminalité)
Agrégation (réintégration)
Les Sardaukars sont littéralement des hommes liminaux. Arrachés à leur monde (séparation), puis plongés dans un environnement extrême (marge) et réintégrés comme caste sacrée (agrégation). La masculinité de Salusa Secundus est une masculinité liminale. Une masculinité de transformation qui se transcende par la souffrance, la discipline, le rite et la verticalité. Ce n’est jamais une masculinité feinte ou d’apparat et jamais narcissique. La scène de Salusa Secundus est littéralement une phase de marge/ liminalité. L'onction de sang sur le front est le marqueur anthropologique du rite de passage. Pour devenir un homme de l'être, il faut accepter l'épreuve, le dépouillement et la mort de l'ancien moi (l'ego).
En relisant mon texte, je pense à un autre moment de masculinité rituelle : le haka maori exécuté lors d’un mariage, qui a saisi le monde entier. C’est court et d’une puissance qui vous étreint et vous étouffe. Je ne connais personne et j’insiste PERSONNE qui n’a pas été gagné par l’émotion au visionnage de cette scène. Deux minutes cinquante cinq de pure masculinité positive et de communion.
Cette scène n’est pas un spectacle, mais un rite. Une offrande de gravité, de mémoire et de verticalité. La mariée pleure parce qu’elle reçoit un acte de densité humaine, pas une performance. Le haka, comme Salusa Secundus, est une masculinité de l’être, pas du paraître. Une masculinité qui se tient debout. C’est le respect de la tradition d’un peuple guerrier ancien et désormais colonisé et l’accueil des ses traditions guerrières dans une société occidentale pacifiée. Une fusion qui offre une structure, un bâti et une colonne vertébrale à une société chancelante. On est amené à puiser au plus profond de soi et l’expurger dans la communion, le partage et la maîtrise.
Culture contemporaine : Dreher et les îlots de résistance
Rod Dreher, quant à lui, introduit le concept de communautés de résistance, d’îlots de mémoire, d’espaces de verticalité, de zones de densité humaine et des refuges contre la dissolution du flux. Ce que Dreher décrit, c’est une Salusa Secundus civile. Un lieu où l’on se retire du bruit et de la distraction, pour réapprendre la discipline, la gravité, la mémoire, la verticalité et la maîtrise de soi. Ce sont des lieux où l’on reconstitue une masculinité non spectaculaire, non narcissique et non dissolue. Des lieux où l’on réapprend à se tenir debout.
Le Salusa Secundus de « Dune » est un monachisme militaire. Loin du flux incessant de la validation numérique et du narcissisme ambiant, ces hommes recréent un espace d'attention préservée et de mémoire. Ils réapprennent, dans le froid et le rite, ce que signifie simplement se tenir debout.
Choisir Salusa Secundus comme modèle, c’est choisir la densité plutôt que l’éclat. Le clair-obscur de l’humilité au faste et l’illusion de la reconnaissance. Et de la validation sociale. C’est préférer la maîtrise à la posture. La masculinité positive ne doit jamais être une quête de pouvoir sur les autres, mais une quête de souveraineté sur soi-même. Choisir Salusa Secundus comme idéal, c'est préférer la densité de la pierre à l'éclat éphémère du bronze huilé. C'est choisir d'habiter le monde par le poids de sa présence plutôt que par le bruit de sa posture.
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