Marthe Richard : de la prohibition au réglementarisme
Dernière mise à jour : 26 sept.
Marthe Richard : de la prohibition au réglementarisme
Marthe Richard (1889–1982) est l’une des figures les plus paradoxales de l’histoire sociale française. Prostituée dans sa jeunesse, aviatrice, espionne pendant la Première Guerre mondiale, élue municipale en 1945, elle devient célèbre pour avoir porté la loi de fermeture des maisons closes en 1946.
Cette loi, symbole de l’abolitionnisme moral d’après-guerre, visait à mettre fin à la « débauche organisée » et à rompre avec un système jugé indigne. Mais dans les années 1970, Marthe Richard revient publiquement sur sa position : elle reconnaît que la prostitution n’a pas disparu, que la clandestinité a accru les risques, et que l’État a perdu tout contrôle sanitaire et social sur ce phénomène.
Ce revirement tardif n’est pas une contradiction : il s’inscrit dans une longue histoire intellectuelle, depuis les travaux hygiénistes d’Alexandre Parent‑Duchâtelet (1836) jusqu’aux analyses historiques d’Alain Corbin (1978) ou les études sociologiques de Daniel Borrillo.
Interview de Marthe Richard, publiée le 10 Avril 2018 sur le site de l’INA :https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/marthe-richard-maisons-closes-prostituees-travailleuse-sexe

Une figure historique complexe.
La Vie de Marthe Richard nous apparaît complexe. Parfois romanesque, parfois sulfureuse. Marthe Betenfeld, épouse Richer puis Crompton, dite Marthe Richard, est née le 15 avril 1889 à Blâmont (département de Meurthe-et-Moselle) et s’est éteinte le 9 février 1982 à Paris. Elle est de condition modeste : son père est ouvrier et sa mère domestique.
Adolescente, elle fugue à plusieurs reprises et se retrouve à Nancy, où elle est interpellée pour racolage en 1905 et fichée comme prostituée mineure. Elle travaille dans des « bordels à soldats », contracte la syphilis, et finit par fuir à Paris. Elle demanda à être rayée du fichier national de la prostitution, ce qui lui est refusé. Cette période marque durablement sa vision de la prostitution : elle en garde le souvenir d’un milieu violent, précaire et humiliant.
Sa Vie ferait matière à roman : elle fut aviatrice, espionne, résistante, femme politique et écrivaine. Pour beaucoup de personnalités de son époque c’est avant tout une affabulatrice, un brin mythomane.
À Paris, elle rencontre Henri Richer, qu’elle épouse en 1915. Il lui achète un avion : Marthe devient en 1913 la sixième femme française à obtenir son brevet de pilote. Elle participe à des meetings aériens et se forge une image d’aventurière moderne. Veuve en 1916, elle est recrutée par le capitaine Ladoux, chef du contre‑espionnage français. Elle mène des missions en Espagne et en Allemagne, notamment en séduisant un attaché naval allemand.
Ses mémoires, publiés dans les années 1930, amplifient fortement ses exploits — une partie est romancée, voire inventée, mais contribue à sa légende nationale.
En 1926, elle épouse Thomas Crompton, cadre de la Fondation Rockefeller. À sa mort en 1928, elle vit confortablement à Bougival. Elle publie « Ma vie d’espionne », qui devient un best‑seller et renforce son aura de femme libre, courageuse et patriote.
Mais elle passera à la postérité pour une Loi qui porte désormais son nom. Elle dépose le 13 décembre 1945 devant le Conseil municipal de Paris un projet pour la fermeture des maisons closes. Son discours vise moins les prostituées que la « débauche organisée » par l’État, les proxénètes, les réseaux criminels et la compromission d’une partie du milieu avec l’Occupant.
La loi est adoptée le 13 avril 1946 : elle impose la fermeture des maisons de tolérance et abolit la prostitution réglementée. Cette loi, qui porte son nom, fait d’elle une figure majeure de l’abolitionnisme français.
La morale en fondement légal
Elle s’inscrit céans dans le sillage d’Yves Guyot (1843–1928), auteur de La Prostitution (1882). Yves Guyot fut journaliste, économiste, député, ministre. Figure du libéralisme républicain fin‑XIXᵉ et défenseur d’un abolitionnisme moral, hostile aux maisons closes. Il considérait la prostitution comme un « fléau social » incompatible avec la dignité humaine. Pour Yves Guyot, la prostitution n’est pas un fait social à organiser, mais un mal moral à combattre. Il rejette l’idée de tolérance ou de contrôle sanitaire. Pour lui, réglementer revient à légitimer.

Pour Yves Guyot, la maison close n’est pas un outil de santé publique mais une institution immorale que l’État ne saurait tolérer sans se dégrader lui‑même. Cette opposition structurelle, pragmatisme hygiéniste contre abolitionnisme moral, irrigua toute la politique française jusqu’à la loi de 1946.
L’on retrouve chez ces deux abolitionnistes des dynamiques morales, quand bien même Marthe Richard de n’avoir jamais cité Yves Guyot et ses travaux.
On peut considérer Marthe Richard comme une survivante et une stratège. Enfance pauvre, prostitution précoce, syphilis, guerre, veuvage, exposition médiatique qui la conduiront à développer une forte capacité à se réinventer, puisqu’elle fut tour à tour prostituée, aviatrice, espionne, écrivaine et élue de la République.
Stratège : elle comprend très tôt que son corps, son image, son récit peuvent être des ressources. Elle joue des rôles : séductrice, patriote, héroïne, moraliste. Psychologiquement, on peut y voir une personnalité à la fois résiliente et opportuniste, qui transforme ses vulnérabilités en capital symbolique. Ses expériences ont façonné son rapport au corps.
Corps comme outil : dans la prostitution, puis dans l’espionnage, son corps est un instrument de survie et de pouvoir. Ce mélange produit un rapport ambivalent : elle veut à la fois se libérer de la prostitution et contrôler le récit de sa sexualité. La loi de 1946 peut être lue comme une tentative de se venger du système qui l’a exploitée, tout en se posant en figure morale.
Son Rapport à la vérité et au récit est plutôt laxe. Ses mémoires sont largement romancées. Elle exagère, enjolive, dramatise. Et on ne peut exclure un besoin de reconnaissance : elle veut être vue, admirée, célébrée.
On pourra aussi s’intéresser à sa construction de soi par le récit : elle se raconte comme héroïne, ce qui lui permet de tenir ensemble des expériences très violentes.
Flou entre vécu et fiction : la frontière entre ce qu’elle a fait et ce qu’elle dit avoir fait est poreuse. Ce n’est pas seulement de la mythomanie ; c’est aussi une stratégie de survie identitaire : faire de sa vie un roman pour ne pas être réduite à « prostituée ». On pourrait aussi comparer Marthe Richard à des figures comme Josephine Butler (abolitionniste britannique)
Revirement et influence de l'ébullition des années 70
Dans les années 1970, elle semble entamer un revirement sur le thématique de la prostitution. Elle est assez lucide pour constater que la morale légale n’a pas produit la justice sociale qu’elle espérait. Sociologiquement, c’est typique des réformes « morales » : elles modifient la forme visible du phénomène, mais pas ses causes structurelles (pauvreté, domination masculine, migration, violence).
Dans les années 1940, la figure dominante est celle de la « fille publique », à la fois victime et menace morale. Dans les années 1970, le féminisme introduit une autre grille de lecture. La prostitution est désormais appréhendé comme un « travail ». Une relation transactionnelle sans préjudices entre deux contractants avec le respect d’un contrat tacite entre deux sujets.

La prostitution est perçu comme symptôme du patriarcat et du capitalisme. Les prostituées sont désormais perçues comme sujet politique, capables de parole, de revendication.
Marthe Richard, qui a été elle-même prostituée, ne peut ignorer cette évolution.
Son revirement est aussi une relecture de sa propre histoire : elle comprend que la loi a parlé « sur » les prostituées plus qu’« avec » elles.
Elle ne devient pas « pro‑prostitution », loin de là, mais finit par admettre que la prostitution est irréductible : on ne l’abolit pas par décret. Elle prend conscience que la clandestinité aggrave les risques : violence, santé, dépendance. Elle déplace la cible : l’ennemi principal devient les réseaux criminels, pas les femmes.
Sur le plan sociologique, son revirement peut s’expliquer par la prise de conscience des effets pervers de la loi de 1946 qui a conduit à une clandestinité accrue. La fermeture des maisons closes ne supprime pas la prostitution, elle la déplace vers la rue, les hôtels, les réseaux plus opaques. S’y ajoute une perte de contrôle sanitaire : les bordels étaient critiquables, mais ils permettaient un minimum de suivi médical (visites obligatoires, fichage).
La clandestinité fragilise les femmes.
Déplacement du stigmate : la loi frappe l’institution (la maison close), mais le stigmate social reste sur les prostituées, qui deviennent plus isolées, moins protégées, plus exposées à la violence. La prohibition renforce les réseaux criminels : là où l’État se retirait, les mafias, les proxénètes, les réseaux transnationaux prenaient le relais. Qu’est ce qui a fait la fortune d’Al Capone ? La prohibition.
Sociologiquement, on peut dire que Marthe Richard passe d’un abolitionnisme moral (fermer les lieux, purifier la nation) à un abolitionnisme lucide (réduire les dommages, protéger les personnes, attaquer les structures de domination).
Son revirement peut se rapprocher de celui d’une abolitionniste de l’après-guerre confrontée à une société post‑68, où la question n’est plus seulement : « Faut‑il fermer les bordels ? », mais : « Comment penser le sexe, le travail du sexe, le consentement, la violence, le capitalisme, le patriarcat ? ».

Marthe Richard est une femme née en 1889, socialisée dans une France où la prostitution est réglementée, les maisons closes intégrées à l’ordre social, et la morale publique très marquée par le catholicisme et le patriarcat.
Après 1946 : sa loi s’inscrit dans un moment de reconstruction morale après l’Occupation, avec une forte volonté de « purifier » la nation (collaboration, marché noir, bordels fréquentés par les Allemands, etc.). La révolution sociologique des années 1970 a remis en perspective ses convictions.
Son parcours incarne les contradictions du XXᵉ siècle : émancipation, morale publique, sexualité, guerre, médias, et construction de la légende. Un retour de la lucidité : elle voit les limites de la morale légale. Une forme de culpabilité diffuse : elle a voulu « sauver » les femmes, mais a peut‑être contribué à les rendre plus vulnérables.
Une tentative de réajuster son récit : elle ne renie pas son combat, mais le nuance, comme si elle cherchait à se réconcilier avec la complexité de sa propre histoire. Son parcours incarne les contradictions du XXᵉ siècle : émancipation, morale publique, sexualité, guerre, médias, et construction de la légende.
Héritière impromptue et involontaire d’ AJB Parent-Duchâtelet et Alain Corbin
Elle se rapproche, sans probablement s’en douter des positions d’ AJB Parent-Duchâtelet « De la prostitution dans la Ville de Paris » (1836). Et son sous-titre « De l'hygiène publique, de la morale et de l'administration ». Cet ouvrage est la somme de huit années d'enquêtes. Analyses statistiques, archives de la police et interrogatoires de terrain d'en faire structure et substance. Cet ouvrage fait encore de nos jours référence et l'on peine à en trouver contradiction.
Pour AJB Parent-Duchâtelet, la prostitution est un mal nécessaire, tout autant qu'inévitable. Il s'épargne céans une posture moraliste pour tenter une approche plus pragmatique de la thématique. A son sens la prostitution est inévitable dans les grands centres urbains. La prohibition ne fait donc sens aucun et les Lois allant dans cette direction de n'être jamais respectées dans leur application. Rien de bien nouveau pour qui se souvient du refrain du « plus vieux métier du monde ».
Dans son approche hygiéniste, il convient de tolérer la prostitution et de l'organiser pour en faire un rempart contre les maladies et l'indigence. En d'autres termes de la légaliser.

Pour lui, la « maison de tolérance » (le bordel) cumule 3 fonctions et avantages. En préambule, elle invisibilise la prostitution. L’État est aussi dès lors en capacité d'exercer son contrôle. Qu'il soit social, administratif, hygiéniste ou fiscal. Et pour conclure, la « maison de tolérance » offre la possibilité d'encadrer et de structurer ce négoce.
L'ouvrage de AJB Parent-Duchâtelet fait encore référence de nos jours et tranche d'avec les livres ayant abordé la thématique jusqu'ici. Principalement de par sa rigueur scientifique et son absence de biais moraliste. Auparavant, les productions abordant la prostitution n'étaient que des évocation sulfureuses du gai Paris. Propres à susciter l'émoi ou l'indignation.
On citera dans le même élan les travaux d’Alain Corbin. Français, né en 1936, titulaire de 2 doctorats, est souvent présenté comme un historien des sensibilités. Ce sont surtout l'étude des structures anthropologiques, des mentalités et de la psychologie sociale qui animent son œuvre. Son ouvrage, « Les filles de Noce » publié en 1978, aborde la prostitution au 19ème siècle. Souvent appréhendé comme la première étude historique de la prostitution, essentiellement étudiée dans les grands centres urbains en général et Paris en particulier sur cette période.
Il nous propose son analyse des histoires des « maisons closes », la réglementation de ce négoce et l'essor du discours abolitionniste qui conduira à un renforcement des règles et Lois.
Ouvrage apprécié et reconnu pour son apport et ses enseignements. Des historiennes et historiens de haut niveau académique en soulignent la portée. Françoise Blum, historienne et ingénieure de recherche au CNRS d'en livrer l'éloge, considérant « Les Filles de Noce » comme « l’évènement fondateur d’un champ historiographique original : les études académiques consacrées à la prostitution ».
Alain Corbin, en toute prudence, ne prend pas avis publiquement, mais à aucun moment il ne semble faire promotion du modèle abolitionniste et sa lecture et analyse du référant des « maisons de tolérance » semble limpide. Incontestable.
Pis aller certes, mais définitivement préférable à une dynamique de prohibition invariablement vouée à l'échec et favorablement propice aux réseaux criminels.
Autant AJB Parent-Duchâtelet, médecin de son état propose un approche humaine et hygiéniste, autant Alain Corbin démontre que le système réglementariste est imparfait. mais il structure le marché du sexe, il limite la violence et il encadre les pratiques sanitaires. Pour Alain Corbin la prohibition produit toujours plus de clandestinité, donc plus de danger. Il ne fait pas la promotion du réglementarisme, mais il en reconnaît la fonction sociale.
Le revirement de Marthe Richard des années 1970 est une réintégration tardive de la pensée hygiéniste du XIXᵉ siècle. Elle redécouvre empiriquement ce que Parent‑Duchâtelet avait démontré scientifiquement 140 ans en se débarrassant des postures morales et du sentiment de revanche.
Confirmé par les travaux d’Alain Corbin, l’abolitionnisme moral échoue toujours.

Pour les sociologues s ‘étant penché sur la question la demande masculine est structurelle, la prostitution est un marché résilient et la prohibition déplace le phénomène, l’invisibilise, mais ne le supprime pas. La clandestinité augmente les risques. AJB Parent‑Duchâtelet l’avait anticipé. Alain Corbin l’a démontré. Marthe Richard l’a constaté. Marthe Richard a commencé dans le moralisme, elle finit dans le pragmatisme pour en revenir à la logique hygiéniste qu’elle avait combattue.
C’est un mouvement sociologique classique : les réformateurs moraux finissent souvent par devenir des pragmatiques lorsqu’ils voient les effets réels de leurs réformes. Et qu’il sont assez lucide pour le faire et humble pour le reconnaître.
De nos jours, l’on retrouve ces mêmes combats. Entre les abolitionnistes d’inspiration scandinave (modèle suédois abolitionniste) et des chercheurs et sociologues comme Daniel Borrillo qui s’inscrit dans la lignée d’ AJB Parent‑Duchâtelet et Alain Corbin.
Au tournant des années 2000, un nouveau virage abolitionniste
Le nouveau modèle abolitionniste nous vient de Suède et date de 2004.
Cette conception abolitionniste suédoise prend sa source dans une œuvre cinématographique outrancière, « Lilja 4-ever » du réalisateur suédois Lukas Moodysson, produite en 2002.
Dans cette œuvre, le réalisateur nous narre l'impitoyable descente aux enfers d'une adolescente russe mineure contrainte à se prostituer. C'est un drame poignant filmé avec un parti-pris évident. Le propos premier de cette œuvre est légitime en ce sens où la dénonciation de la prostitution des mineures est une nécessité à laquelle tout le monde ne peut qu'adhérer.

Une loi abolitionniste pénalisant client, prostituées et souteneurs fut votée en 2004 par un parlement composé de 45% de femmes à l'époque. Le projet de loi a été soutenu et porté par Margareta Vinberg, alors vice-Premier ministre et ministre de l'Égalité entre les sexes.
Avec le recul et en se basant sur des statistiques partiellement fiables, il sembleraient que la prostitution n'est en rien disparue en Suède. Elle s’est marginalisée pour se réfugier dans une clandestinité que d'aucuns jugent alarmante. Cette Loi en vigueur depuis 20 ans n’a donc pas produit les effets escomptés.
Elle a connu de nombreux renforcements, comme le projet de convoquer le contrevenant par courrier inclus dans une enveloppe de couleur rouge ou orange. Culpabilisant… Mais aussi de sanctionner les suédois « consommant » à l’étranger.
Une radio locale avait fait un test : poster des annonces prostitutionnelles avec le numéro de téléphone de la radio. Leur téléphone sonnait régulièrement et ils faisaient témoigner des clients en direct. La prostitution est toujours vivace de nos jours en Suède et la nouvelle législation en a précipité les changements, la forçant à se moderniser. La prostitution y était essentiellement urbaine et accessible dans la rue et ses dépendances. Aussi étonnant que ça puisse paraître pour un pays situé sous de si froides latitudes. Elle a dès lors migré sur la Toile et s’est structurée et organisée en conséquence.
A l’heure où j’écris ces lignes, la prostitution a donc perduré et s’est adaptée en dépit des renforcements périodiques de la Loi en charge de la réprimer. Il suffit de faire quelques recherches sur un moteur de recherche pour en appréhender les réalités. Elle est toujours pérenne au royaume de Suède.
Il suffit de faire les recherches idoines sur un moteur de recherche pour s’en rendre compte :
_ Happy Escorts
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_ Tryst
Afin d’être sûr et certains de la réalité de la disponibilité de prostituées en Suède, il suffit de cliquer sur un profil et de vérifier le préfixe téléphonique commençant par +46.
In fine, le changement de système vers une prohibition a échoué en Suède. Définitivement. Les éléments factuels et matériels sont à disposition pour le prouver.
L’échec du modèle abolitionniste français inspiré de l'expérience suédoise
Et en France ??Pas mieux !! La loi de pénalisation du client de prostitué est en vigueur depuis Avril 2016. Virement abolitionniste de la France.
N’importe qui est à même de nos jours de taper le mot escortgirl dans un moteur de recherche pour constater le nombre croissant de portails prostitutionnels et le virage abolitionniste de 2016 n’a rien changé à l’affaire. La prostitution existe toujours et on peut aussi y rajouter les offres péri-prostitutionnelles (Sugga Daddy, Seeking Arrangement, Onlyfans, Mym, etc) et le développement de ce que certains nomment marché gris.
Les forces de l’ordre et la Justice font leur travail et selon les services du ministère de l’Intérieur, l’on constate :
_ 2022 : 1 155 verbalisations de clients de prostituées
_ 2023 : 1 160 verbalisations
_ 2024 : 1 146 verbalisations
La tendance nous donne une stagnation autour de 1 150 clients sanctionnés par an depuis plusieurs années. 3 clients par jour en moyenne. Impossible d’obtenir une moyenne des amendes payées, mais toutes les sources convergent pour confirmer que les 1500€ ne sont quasiment jamais réglés.
Si l’on compare ces chiffres à l’offre prostitutionnelle proposée sur les portails dédiés on se rend vite compte que l’abolitionnisme et le pénalisation du client n’ont en rien mis fin à ce négoce.

Selon, des études sociologiques françaises (Fondation Scelles, Mouvement du Nid, travaux de Lilian Mathieu), des enquêtes européennes (Eurostat, rapports de l’UE sur la traite), des études anglo-saxonnes (notamment Coy et al., Farley et al.). environ 3 % des hommes seraient des clients réguliers de la prostitution. Faisons un peu de prospective.
La population française est de 68 millions d’habitant, mettons que 45 % de la population est de sexe masculin, ça nous donne 30,6 millions. Retirons les -18 et les +65, 20 % pour chaque segment et on obtient 18 millions de mâles en âge de fréquenter des prostituées. Retirons 10 % de LGBTQA+ et nous sommes à 16,2 millions.3 % de 16 millions font 480 000 clients potentiels de prostituées.
Et donc 1150 contrevenants « pénalisés » par an en moyenne ça nous donne un taux de réussite de 0,2 %.
Restent les contradictions si délicieusement françaises.
A contrario de la Suède, les prostituées sur le territoire national ne sont pas poursuivis et sont considérées victimes. La prostitution n’est donc en rien illégale de par chez nous. Chacun ou chacune peut s’il le souhaite se prostituer. La libre entreprise a valeur constitutionnelle au regard de l’article 4 de la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Dans sa décision n° 81‑132 DC du 16 janvier 1982 (Loi de nationalisation), le Conseil constitutionnel affirme explicitement que la liberté d’entreprendre a valeur constitutionnelle.
Mais la Loi de pénalisation du client interdit à une prostituée d’avoir des clients. Ce que d’aucun peut interpréter comme un frein à la liberté d’entreprendre.
En 2013 Eurostat a invité les pays européens a intégrer le calcul des chiffres d'affaire du commerce de la drogue et du négoce de la prostitution aux comptes des PIB nationaux, afin d'harmoniser les calculs et appréhensions de statistiques européennes. A une seule condition: que les "transactions" soient consenties !! L'INSEE, l'organisme national de la statistique français a intégré les estimations du trafic de drogue dans les statistiques nationales et refuser de le faire pour la prostitution jugeant que la prostitution ne relèvent pas du cadre de transactions consenties.
Quand le fisc français prélèvent l’impôt sur les TDS (Travailleurs Du Sexe) déclarées et ne prélève rien sur le trafic de drogue. Là aussi se pose quelques questions : est ce que le paiement de taxes et d’impôt ouvre le droit à une reconnaissance légale du travail du sexe ? Les prostituées sont invités à payer l’impôt, quand les dealers en sont exonérés.
Cinquante après les prises de conscience et la lucidité des années 70, nous avons entamé un nouveau débat entre les moralistes et abolitionnistes du début du siècle et les penseurs de notre temps.
L'évidence de la logique du réglementarisme
Des intellectuels comme Daniel Borrillo tente de nous ouvrir les yeux sur nos contradictions et errements. Daniel Borillo est un juriste de la liberté sexuelle et critique la dignité humaine comme instrument moral. Il défend la prostitution comme travail et propose un encadrement juridique complet. Il propose un encadrement juridique complet : contrat, salariat et régulation.
Il réconcilie la liberté sexuelle et le droit commun.
Les travaux contemporains de Daniel Borrillo prolongent, en les actualisant, les intuitions de AJB Parent‑Duchâtelet et les analyses historiques d’Alain Corbin. Pour Daniel Borrillo, l’abolitionnisme français repose sur une confusion entre exploitation sexuelle et travail du sexe, confusion qui conduit à criminaliser les clients, précariser les travailleurs et déplacer la prostitution vers des zones de clandestinité où les risques sanitaires et les violences augmentent.

En ce sens, la fermeture des maisons closes en 1946 apparaît comme un moment fondateur d’une politique morale qui, sous couvert de dignité humaine, a privé l’État de tout moyen d’encadrement.
Le revirement tardif de Marthe Richard dans les années 1970, lorsqu’elle reconnaît que la prostitution n’a jamais disparu mais s’est simplement déplacée, rejoint les conclusions de Borrillo : la prohibition fragilise, tandis que la régulation protège. La reconnaissance du travail sexuel comme activité professionnelle, telle qu’elle existe aujourd’hui en Belgique, constitue ainsi l’horizon pragmatique d’une politique débarrassée de ses présupposés moraux.
Daniel Borrillo démontre l’échec de l’abolitionnisme à la française. Il rappelle que la loi de 2016 a accru la précarité, a déplacé la prostitution vers le Web, a détérioré la santé des personnes, a réduit leur capacité à imposer le préservatif et a augmenté les violences. Les études CNRS, Médecins du Monde, et le rapport parlementaire de 2019 convergent : l’abolitionnisme aggrave les risques.
Il propose le modèle belge comme alternative en prenant exemple la Belgique qui reconnaît la prostitution comme un travail. Les tiers ne sont plus criminalisés, les travailleurs ont des droits et l’État peut réguler plutôt que punir.https://contrepoints-archives.org/la-prostitution-devrait-etre-un-metier-comme-les-autres/
Le cœur de sa pensée se structure sur trois axes pragmatiques :
1/ Le statut professionnel comme protection
Reconnaître le travail sexuel permet de lutter contre l’exploitation, de protéger les mineurs, de garantir des conditions dignes et de sortir de l’hypocrisie.
2/ Le contrat de travail sexuel
Il propose la création d’un contrat de prestation de service sexuel (droit civil), société de services sexuels (droit commercial), salariat possible (droit du travail) et transformation du proxénète en entrepreneur, dès lors qu’il n’y a ni contrainte ni abus.
3/ Une régulation pragmatique
Il propose des clauses de rétractation, une interdiction des clauses abusives, une limitation des heures, des formations et une protection économique. Pour Daniel Borillo, le seul moyen de mettre fin à l’exploitation et aux discriminations liées à la prostitution, c’est de la considérer comme un métier.
La Vie de Marthe Richard et son impact sur la Vie politique française quant aux thématiques de la prostitution est un abrégé des deux derniers siècles sur ces thématiques. De son moralisme abolitionniste à sa prise de conscience pour enfin faire preuve de lucidité. Elle aura eu le courage de ses convictions et celui de les amender.
Conclusions :
Pourquoi en sommes nous là ? Pourquoi cette dramaturgie si française, quand nos plus proches voisins ont réussi à s’absoudre de tant de tracas ??C’est toute la structure de notre pensée qui nous différencie de nos voisins et les préceptes immuables que nous refusons d’abdiquer.
Chez nous la prostituée est toujours la victime de quelqu’un. Elle est toujours subie.
Chez nos voisins, de culture protestante, la prostitution doit être choisie et volontaire. La prostituée d’être maître de son destin, de son rythme de travail et être à même de pouvoir choisir sa clientèle. En dehors de toutes contraintes et subordination. La prostitution choisie y est considérée comme une expression de la libre entreprise. Ses prestataires de services (secrétaire, photographe, créateur de site Internet, loueur, etc.) n'y sont pas considérés comme proxénètes. Quand bien même ils tirent pour partie subsides de la prostitution d'autrui.
Certes, mais la prostituée n'est toujours pas contrainte.

C'est un lointain héritage des penseurs du 17 et 18ème siècles.
En terme de philosophie, la France a conservé une inclinaison spiritualiste. L'esprit et le corps sont dissociés pour affirmer la réalité de l'âme et de l'esprit sur le corps. L'existence de valeurs morales et objectives font sens et réalité.
Chez nos voisins protestants en général et anglo-saxons en particulier, l'influence matérialiste domine et infuse dans les structures de la pensée.
Ce courant matérialisme a jeté les bases du libéralisme. Toujours, en philosophie, le libéralisme introduit la notion de droit naturel : chaque être humain est seul maître de lui-même et possède des droits fondamentaux et inaliénables qui découlent de sa simple existence et qui sont inhérents à la nature humaine. Indépendamment des structures sociales dans lesquelles il est inséré.
Nous autres français avons conservé une matrice cartésienne et moraliste.
Ces grands principes moraux de nous être invariant. Ils sont constitutifs du bâti de notre pensée et règles sociales. Jusqu'à contraindre au nom de grands principes. Contraindre nos libertés et notre épanouissement au bénéfice du collectif par la morale et ses principes. La seule façon d'assurer la cohésion sociale et un développement personnel sain.
Les règles de ne jamais varier et rester d'airain, car elles sont justes et transcendantes.
Chez nos voisins, la satisfaction et l'expression libre de l'intérêt de chacun permet une société qui valorise les réussites. Et développe l'indépendance et l'esprit d'entreprise. Le bonheur individuel et sa quête de ne plus être un frein au groupe, mais d'en être constitutif.
Il n'y a pas d’antagonisme naturel entre l'individu et le groupe. L’État devient dès lors un État de droit, garant des libertés privées et publiques. Il est redevable de ses actions et se doit d'être souple dans ses adaptations, afin de garantir les libertés et leur permanence.
Chez nos voisins tant qu'il n'y a spoliation aucune et intérêts assumés en toute liberté, la prostitution ne serait être interdite. Quand par chez nous, ce sont de grands principes moraux nécessaires à la cohésion du groupe et la protection des individus, même contre leur volonté qui font nécessité et Loi.
La définition de la liberté des libéraux est limpide : elle s'arrête à celles des autres.
De même, les philosophes libéraux préfèrent la prévention du crime à sa répression afin de ne pas entraver excessivement liberté et énergies.
Tant que nous resterons arc-boutés sur nos principes moraux frappés d’obsolescence non programmée, nous ne progresserons pas et entretiendrons les conflits à venir entre des nouvelles générations infuses de leur droit moral à disposer de leur corps et leur Vie comme ils le souhaitent et les gardiens de l'orthodoxie moraliste.
Que cela nous plaisent ou non, même la Morale est amendable au fil du et des progrès. Qu’elle se nomme désormais bio-éthique ou autre chose.
Il faudra aussi que le législateur ouvre les yeux et consente à valider l’existence de la prostitution choisie et arrêter de se cacher derrière la prostitution contrainte pour en faire un synecdoque et porter l’anathème sur tous les segments de la prostitution.
N’en déplaise, la prostitution choisie existe !

Il faudra aussi que les féministes se posent les bonnes questions. La prostitution choisie n’est pas une autre définition du machisme et l’asservissement ou la souillure du corps des femmes par les hommes. Anathème, prêches et sermons convenus pour faire la leçon aux hommes (et aux femmes) en oubliant l’un de principes premiers du féminisme : la liberté de disposer de son corps comme on le souhaite.
Si une jeune femme possède charme et libido idoine et qu'elle souhaite en faire commerce, c’est son droit le plus strict. C’est son corps et il lui appartient. Elle se trompe ? Peut-être mais elle a le droit de faire des erreurs aussi.
In fine dans le cadre de la prostitution choisie, personne n’est perdant. C’est une relation contractuelle basée sur un échange. Des services qui induisent du plaisir contre une gratification fiduciaire.Où est le mal céans ?Personne n’est spolié et tout le monde obtient ce qu’il cherche dans le consentement et le tacite du contrat.
Une prostituée ne vend pas de poison qui se fume, s’injecte ou se sniffe. Elle ne vole personne, ne fait de mal à personne, sauf pour les masochistes qui ont payés pour ça et sont consentants pour ce faire. De toute façon, déguisée et subreptice, la prostitution est partout. Sur les portails prostitutionnels, dans les offres péri-prostitutionnels, sur les rézosocios et les applications de rencontre.
« La folie, c'est de faire toujours la même chose et de s'attendre à un résultat différent »
Albert Einstein.
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