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Alea jacta est : je suis en congé hebdomadaire et la meilleure stratégie est de rester conforme à mes habitudes. Un jean et une chemise basique y pourvoiront.


Une fois rendu sur la place, au bas d'une tour phallique déposée sur une avenue du 13ème arrondissement parisien, je signale à mon hôtesse, ma présence à l'heure et au lieu souhaités, en lui envoyant un ultime SMS.

 

Mon pouls se précipite, mes mains sont moites. La gêne et la honte se manifeste sous une forme paranoïaque inattendue. J'ai la troublante impression de soutenir une pancarte signifiant à tous le but de ma visite céans. Je me sens désigné, stigmatisé... Les regards qu'il
me semble croiser me paraissent inquisiteurs. Je suis assiégé de l'extérieur. Cerné de l'intérieur par ce sentiment de honte. Je m'affaisse sur moi-même et me rétracte.


J'ai pleinement conscience que c'est absurde, que les passants et voisins ne se préoccupent nullement de ma modeste personne. Je ne fais que projeter mes angoisses. Je me force à me rappeler que je suis un insignifiant. Sans intérêt aucun…


Le conflit est intense. Je suis devenu le champ de bataille d'une lutte intestine entre une conscience qui n'est plus mienne et une farouche volonté d'accomplissement. Je suis à la fois l'enjeu et le lieu du conflit. Il me poursuivra sur mes 10 ou 12 premiers meetings et s'estompera au fil du temps.


Le fort esprit de contradiction reçu de ma mère en héritage y mêlera à mon désir d'assumer ma Vie, selon les principes auxquels j'adhère. Je ne tiens plus à suivre avec rectitude et assiduité les dogmes imposés par autrui. Sans au préalable m'être posé la question de leur
validité. Je veux briser mes chaînes, celles que l'on m'a prescrites, pour ne plus soutenir que celles que j'ai choisi de porter.


La servitude n'est plus quand elle est assumée.


La réponse tombe sur mon téléphone mobile. Les minutes vécues précédemment me rappelleront la nature du temps qui passe. Depuis Bergson, l'on sait que le temps qui passe est un flux hétérogène vécu par nos consciences et qu'importe que l'on veuille l'homogénéiser en tentant de le soumettre à la mesure de nos montres et horloges. Le temps s'était étalé et sa douloureuse dilatation vient de s'achever avec la réception de ce SMS. Il se rétracte de nouveau.


Je m'élabore une posture se voulant naturelle et décontractée et me dirige d'un pas assuré vers les ascenseurs, étourdi par le staccato puissant de mon pouls. Je croise des voisins et pense à afficher un sourire poli et bienveillant. Je souhaite donner l’impression d'être
familier des lieux et ne lever aucun soupçon. J'en termine avec mon épreuve d'orientation et frappe à la porte du logement indiqué. Mon coeur veut sortir de ma poitrine...


A nouveau je suis soumis à l'indomptable expansion du temps. Le bruit mat des talons claquant sur le parquet me plonge dans cette réalité contiguë à la norme. Cette mélodie me deviendra familière et donnera à jamais le coup d'envoi officiel de la rencontre. Elle
marquera le passage d'une réalité commune et ordinaire au secret moite de l'alcôve. C'est l'instant de tous les fantasmes.


L'imagination et le désir entreprennent une valse aussi irrésistible qu’enivrante qui invariablement prend brutalement fin à l'ouverture de la porte. C'est aussi fugace qu'intense.


Rare et grisant.


Addictif.


Le porte s'ouvre et je prend pleine face un direct. La déconvenue est violente, le désappointement patent, la consternation douloureuse. Une méditerranéenne d'une quarantaine d'année m’accueille avec retenue. Elle ne semble pas ressentir mon désenchantement ; peut être qu'elle n'en a cure...


Nous échangeons quelques banalités convenues. Elle me jauge et tente d'appréhender lepersonnage qui lui fait face. En quelques minutes, elle semble satisfaite de m'avoir identifié et catalogué. Je semble correspondre à une des quelques des sous-espèces, qu'elle a pris soin d'inventorier.
Les sourires pincés et tendus du début, se muent chez elle en une décontraction facile. Elle me pose quelques questions bancales et son regard s'attarde sur ma montre et meschaussures.


Je suis emprunté. Je souhaite quitter au plus vite cette dame et oublier le plus rapidement possible cette brève et incommodante expérience. Elle a du métier et m'embarque dans une conversation ordinaire. Elle a pris l'initiative à mon corps défendant. Elle joue à domicile.
Je suis ferré. Je n'ai plus la main.


Tout en répondant platement à ces banalités, je la détaille avec application. Elle a un physique commun et ordinaire et ne dégage aucun érotisme, animalité ou sensualité. Rien àmême de m'y accrocher...  Il est des filles au physique peu avantageux qui dégagent une irrésistible attraction. Une sensualité troublante ou un mystère saisissant suffisent à emporter l'adhésion et susciter le désir et l'envie....


Mais à la loterie du charme et de la la séduction, mon interlocutrice d’émarger à la catégorie des réprouvés du lot de consolation.
Elle est de taille moyenne et ses hanches participent de la disproportion de son corps : marquées, presque liquides. Ses bras potelés dénotent d'avec ses jambes dénuées de galbe. Elle est convexe en haut, concave en bas. La dissonance en est même perturbante. Elle m’apparaît disgracieuse. La beauté peut elle exister sans harmonie ? Je n'ai pas la réponse à cette question, mais j'ai là un en face de moi un troublant indice. Son visage est morne. Inexpressif et décourageant. Elle a le charisme d'un gastéropode, la séduction d'un pissenlit, le galbe d'un radis...
Elle est vêtu d'un débardeur flétri et d'une mini jupe informe et bon marché. La panoplie déployée n'a que peu d'intérêt et est à l'image du personnage : terne. Ses chaussures sont hideuses. Deux socles carrés, courts et massifs, forment le talon, l'empeigne n'étant
constituée que de pièces de cuir informes et défraîchies, enchevêtrées dans un désordre disgracieux.... Désaccordé, frustre et grossier.


Est il possible que l'on ait l'ivresse sans le flacon ?


L'heure tourne... Semble-t-elle se rendre compte de mon embarras ? Avec tact, elle me quémande sa rétribution que je m'empresse de lui présenter par convenance dans une enveloppe. C'est là un présupposé inepte, partagé par une écrasante majorité des butineurs, que de
proposer son obole occultée dans une enveloppe. Pour certains c'est un désir inconscient d'étouffer leur conscience en contexte délictueux. Ce qui n'est pas visible, n'est pas condamnable. Variation impromptue de l'adage qui veut que pour vivre heureux, il nous faut vivre caché.


Pour d'autres c'est l’étendard putatif de leur éducation et la confirmation de leur indéniable identité de gentleman patenté... Ils ont de l'élégance et des manières et de toute évidence cela se note dans les plus infimes détails. Une volonté de jouir et s'abandonner, sans avoir à
être crûment rappelé aux contingences matérielles de ce bas monde... L'illusion qui nous berce de son réconfort... Toutes ces conceptions et ressentis ont pour dénominateur commun un égocentrisme manifeste. L'impossibilité de parvenir à se mettre en perspective. Aucun de ces
gentilshommes n'a pu ou su se mettre à la place de leur éphémères compagnes pour valider ou infirmer leur prénotions. Qu'importe, les patriciens sont exemptés de facto de ces ennuyeux tracas. Ils sont investis d'une pré-science aussi irréfutable qu’universelle. Ils n'ont
pas à comprendre, ils savent déjà.


L'inconnu leur est étranger. Le savoir est leur nature première.


En réalité, une écrasante majorité des filles de compagnie n'apprécie pas de recevoir l’offrande dissimulée dans une enveloppe. L'argent reste la principale préoccupation des escort-girls. Le reste n'est qu'accessoire et décorum... Incontournable lapalissade que leurs indifférents mécènes peinent à se remémorer. Au final, j'apprendrais au long de mon tortueux parcours, que les aspirations des filles de joie sont totalement dénuées d'intérêt pour leurs sponsors. Avec une enveloppe, elle ne reçoivent qu'un rectangle de papier et n'ont aucune confirmation quant à la réalité fiduciaire du don reçu. Elles ignorent ce qui se trouve à l'intérieur et leur préoccupation première n'est en rien levée. Le doute subsiste et quelques aigrefins sont à même de multiplier les stratégies aux fins de grivèlerie... Elles n'ont d'autres choix que d'attendre le départ de leur hôte à la salle des ablutions, pour vérifier que la somme requise est présente dans sa totalité cachée dans l'enveloppe. Ce n'est qu'avec l'expérience, que j'ai acquis toutes ces petites choses et ces détails qui participent de la mise en confiance de mes interlocutrices.

 

Dès les trois premières minutes de la rencontre, je prenais soin de déposer mon obole sur la table, déployée de telle manière que mon interlocutrice puisse d'un regard évaluer sa réalité. Le doute étant levé, la connexion pouvait rapidement s'initier et nous pouvions entrer en résonance.

 

Mon éphémère compagne se saisit de l'enveloppe avec un empressement qu'elle peine à contenir. Puis l'ouvre d'un geste précis pour en compulser son contenu et la déposer satisfaite sur son secrétaire. Elle est habile et se saisit de son téléphone mobile d'un geste
onctueux, sollicitant mon aide. L'heure tourne et elle ne le sait que pertinemment. Elle est familière de la condition masculine et sait jouer du mâle instinct paternaliste et protecteur pour étirer le temps à sa mesure. Je plonge contrarié dans les méandres techniques du menu de son téléphone mobile et peine à trouver la solution à son problème du moment. L'agacement me gagne et son irrépressible expression pointe. Elle semble s'en apercevoir et sonne la fin des interminables préludes. Je suis convié à faire un détour par la salle des ablutions.


A ma sortie, elle est absorbée par son téléphone cellulaire, posée en équilibre sur le coin d'une chaise.


Elle m'invite à prendre mes aises sur sa couche. Son office. J'ai la serviette de toilette nouée autour de la taille, et suis agité d'un flot ininterrompu de sentiments étranges et ambivalents. Je n'ai pas de désir et je doute de pouvoir en éprouver. Au bout de quelques instants, elle
consent à se séparer non sans douleur de son accessoire et se se dirige d'un pas contrit vers ma personne.


Elle peine à dissimuler sa motivation de séminariste dépressif…


D'un geste lent et mesuré, elle se positionne à quatre pattes sur le lit, la tête entre mes genoux. La posture ajoute à ses carences. La féminité est absente des débats. La sensualité n'est plus une option. J'ai l'impression de dériver aux confins du sordide. Le désir me fuit et m'ignore. Elle se saisit de mon étendard démissionnaire et tente de rigidifier ma fierté en souffrance. Elle m'adresse quelques mots et sourires dont je n'ai cure. Je souhaite abréger l'épreuve et m'échapper au plus tôt…


Elle insère ma fierté flaccide et inconsistante dans sa bouche et semble démarrer une partition rituelle sur un mode automatique. Elle émet des bruits de succions désagréables, souffle comme une automotrice anémiée et ponctue le tout de regards de veau mort-né. Me voilà, contre mon gré, acteur et spectateur d'une sordide production pornographique turpide et impécunieuse.


Je me concentre pour m'échapper de l'instant et puise dans mon imaginaire et mes fantasmes des scènes érotiques que je brode sur le canevas de mes désirs défaillants. J'entre en scission. Je suis en démission. Mon corps est dissocié de mon esprit et seul mon sexe déficient fait encore la jonction. Les râles frustres et lubriques de ma partenaire brisent inlassablement l'aboutissement de mon intense travail de fiction érotique. Le flux et reflux de mon labeur, se matérialise en une érection sur mode alternatif. Je déploie toute la puissance de ma concentration pour me
libérer du chausse-trappes dans lequel je me suis benoîtement plongé. J'expulse ma rage et ma frustration sous la forme d'une éjaculation rageuse.

Je viens de forcer les portes de la délivrance.


Je n'aspire qu'à fuir le sordide qui m'entoure et la honte qui m'étreint. Je prétexte d'un incontournable impératif pour m'éclipser en hâte. De retour parmi la foule des badauds de l'avenue d'Italie, je tente de canaliser le flot d'émotions qui me submerge... En vain.


Je suis en rage contre moi-même, frustré et contrit.

 

Humilié et penaud...


La malédiction des Champs Élysées m'a rattrapé et soumis de nouveau. Le ramage se rapporte au plumage. Et je viens de me faire plumer.... « La meilleure pipe de Paris » aaspiré pour partie mon innocence et mes appétits. J'ai bien trop honte de moi-même pour partager cette indécente escroquerie et j'ai tenté de l'enfouir dans la pénombre des cachotssecrets de mon subconscient.


Mais il est des expériences que l'on ne peut dissoudre dans le pardon et l'oubli.

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