La disparition du Beau : enquête sur une littérature en voie d’extinction
- 6 août
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 8 août
Une nouvelle a mis en ébullition mon cerveau tourmenté : une étude révèle que les lecteurs préfèrent les histoires écrites par l'IA à celles des humains.
Des lecteurs ont attribué les meilleures notes aux nouvelles générées par intelligence artificielle, notamment lorsqu'ils croyaient que l'œuvre avait été écrite par un humain. Recherche publiée par Cambridge University Press dans la revue Judgement and Decision Making https://www.bbc.com/news/articles/c0kmpd6lr80o
Précision, les œuvres littéraires étaient rédigées en anglais. Difficilement comparable ou applicable aux œuvres rédigées en français. A mon humble opinion.
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Je débute ma reconversion dans l’écriture.
Très modeste don qui me parût faire évidence dans ma période de délinquance. Comme quoi le crime peut aussi révéler des talents insoupçonnés. Je me suis donc inscrit sur des plateformes telles que Fyctia, pour faire mes classes.

J’ai été surpris et assez déçu par l’aridité des textes proposés à la sagacité publique. C’est pauvre, c’est plat. Sans souffle et reliefs. Très peu de descriptions ou d’introspections profondes et essentiellement des dialogues construits sur des répliques qui respectent les 30 secondes d’attention maximum du « spectateur » et l’imposé des 280 caractères en rézosocios.
J’avais l’impression de « lire » des transpositions de séries Netflix avec des dialogues propres à figurer dans des échanges Instagram ou Facebook. Les romans proposés ressemblent plus à des storyboard textuels, qu’à de la littérature.
Les descriptions de contexte y sont totalement absentes. Lorsque l’on se plonge dans des œuvres littéraires classiques (Flaubert, Maupassant, Yourcenar, Proust, etc) on note rapidement les longues descriptions et peintures qui s’étalent à longueur de pages. Mais dans ces productions modernes, le contexte est à peine suggéré. Rien n’est réellement décrit (environnement, décor, introspection...)
J’y retrouve des dynamiques propres aux productions audiovisuelles et pour lesquelles il n’y a place aucune pour les descriptions. Un simple travelling de 4 ou 5 secondes suffit. De longues descriptions demandent de véritables qualités d’écrivain. Avec en liminaire un travail d’analyse, puis de conceptualisation et enfin une nécessaire structuration pour conserver une logique dans le récit et un fil narratif ininterrompu.
C’est fatiguant la littérature !
En parallèle, les longues (et nécessaires) descriptions semblent demander aux lecteurs des efforts d’attention aujourd’hui périmés. Le narratif audiovisuel n’est pas compatible avec cet exercice. Ils ne semblent ne plus avoir l’envie et la disposition mentale pour suivre le cheminement d’un auteur.
Aujourd’hui les spectateurs sont habitués au flux. Au rythme, au « page-turner ». Au système Netflix et rézosocios, avec des scènes construites comme des “beats”, des dialogues omniprésents et des descriptions minimales (car l’image fait le travail).
A ce titre, me revient en mémoire le film « The New World » de Terrence Malik, qui comporte de nombreux passages sans paroles. Qui sont en réalité construits comme des pages de romans filmés. Beaucoup de spectateurs ne les ont pas compris ou perçus à leur juste valeur. Parce qu’ils ne savent plus lire des images comme on lit de la littérature. Terrence Malik conçoit le cinéma comme une écriture et non une narration. Les longues séquences, contemplatives et muettes sont construites comme des paragraphes descriptifs dans un roman du XIXᵉ siècle. A la manière des descriptions de nature chez Chateaubriand, des paysages intérieurs chez Proust ou des atmosphères sensorielles chez Flaubert. Malik filme comme un écrivain. Mais Terrence Malik reste une exception.

Les auteurs consomment aussi de l’audiovisuel Netflix et semblent en avoir adopté les codes narratifs étroits. Il m’apparaissent désormais penser, raisonner et ressentir en une seule dimension. Sans complexités, sans aspérités. Prévisibles. Ils transposent le modèle Netflix en récit et ne semblent plus être en capacité de s’en extraire. Il est devenu la trame et le bâti de leurs ressentis et émotions. Et forcément ils racontent leurs histoires avec ces codes insérés au plus profond de leur psyché. Sans s’en rendre compte.
Flaubert mettait ses textes à l’épreuve du « gueuloir ». Il avait une pièce dédiée dans sa maison de Croisset, où il lisait ses textes à voix haute, parfois en hurlant, pour éprouver. « Ce qui me semble beau, ce que je veux faire, c’est un style… un style qui serait rythmé comme le vers, précis comme le langage des sciences, et avec des ondulations, des ronflements de violoncelle. ». Le « gueuloir » était l’outil pour atteindre cette perfection sonore. Pour lui, la littérature est d’abord une musique. Il voulait que chaque phrase soit équilibrée et harmonieuse. Il pouvait passer une semaine sur une phrase.
D’autres écrivains l’ont pratiqué mais jamais avec la même obsession. Victor Hugo lisait ses textes à voix haute à ses proches. Zola testait ses descriptions en les lisant à haute voix pour vérifier leur fluidité. Céline écrivait à l’oreille, mais dans une logique totalement différente (oralité populaire, syncopée). Marguerite Duras relisait ses textes à voix haute pour sentir la tension des silences. Julien Gracq parlait de “l’oreille interne du style”. Mais personne n’a institutionnalisé cette pratique comme Flaubert. Chez lui, c’était un rituel quasi religieux.
Le « gueuloir » exige du temps et de la lenteur. Mais aussi de la précision et une obsession du détail. L’écriture Netflix s’exclue du travail sur la langue. L’euphonie lui est étrangère et le Beau superflu.
On pourrait m’opposer la beauté des dialogues du théâtre classique, ou chaque réplique trouve une rythmique de réciprocité, dans une symphonie de langue. Un dialogue peut être beau et soyeux à l’écoute. Et à la lecture. Certes. Mais les productions littéraires Netflixées proposent des dialogues courts et elliptiques au format rézosocios. Ça doit claquer comme un slogan. Sans finesse et onctuosité.

Il existe désormais une uniformisation Netflix de l’écriture et du lectorat. C’est ainsi.
Et c’est, à mon sens, pour cette raison que les productions littéraires IA parviennent à percer et passer inaperçu. Les modèles IA sont entraînés pour partie sur les rézosocios. Elles en maîtrisent désormais les codes dans toutes leurs largeurs et dimensions. Les IA savent écrire en langage rézosocios. Elles ont aussi une dynamique de conformisme et consensuel. Elles se doivent d’être rassurantes et plaire au plus grand nombre. Comme une série Netflix. La littérature Netflixée devient le support parfait pour un récit IA. L’IA ne produit pas un style. Elle produit une moyenne statistique de styles.
Qui est coupable ? Personne et tout le monde.
Le lecteur est de nos jours comme un enfant en bas âge qui ne veut manger que des pâtes ou du riz, car leur goût neutre est rassurant. Tout en étant rassasiant. Mais il ne s’est pas nourri. On lui fait tester des légumes, mais il les rejette spontanément. Non pas parce qu’il n’aime pas le goût, mais tout simplement parce que ce goût est nouveau, le surprend et le fait sortir de sa zone de confort, pour le plonger en incommode et déstabilisant. Il faut pourtant lui apporter de la diversité alimentaire dans son régime au quotidien. Pour son équilibre, pour sa santé et son développement.
In fine, c’est un peu le problème des rézosocios et de Netflix, on reste dans son couloir cognitif et émotionnel. On nous y enferme sans nous offrir d’autres perspectives. On ne se développe plus.
Les écrivains et auteurs évoluent dans les mêmes impasses cognitives et émotionnelles. Leur imaginaire est rétracté. Anémié. Ils ne font que reproduire à l’infini les mêmes trames Netflix. Ils ne savent plus ce qu’est une intention stylistique, une texture de langue. Tout le monde pense et imagine son histoire d’amour de la même façon, avec les mêmes dynamiques et se retrouve à se lamenter dans la pénombre quand vient la nuit et ses démons.
Et moi, suis-je en position de prendre des postures et d’incanter ?
J’use de l’IA. Pour mes recherches, que je complète avec d’autres sources sur le Net. Lorsque j’avais rédigé mon article sur Marthe Richard, l’IA m’avait proposé des pistes. Mais elle en avait oublié d’autres. J’ai du lui signifier l’importance des travaux de Parent-Duchâtelet, Alain Corbin et Yves Guyot pour que l’IA restructure sa réponse. J’ai donc bien assimilé à ce titre que je me devais de compléter l’apport de l’IA avec d’autres sources.

Je passe mes textes dans une IA. Elle me propose des compléments et des modifications. J’en tiens compte de 50 à 70 % du temps en général et ignore le reste. Elle me propose des modifications stylistiques que je refuse à 100 %. Mon style est mon identité et j’accepte quelques conseils et modifications à la marge quand je les estime légitimes et nécessaires, mais la plupart du temps je n’en tiens pas compte.
L’IA, c’est pour moi du dopage légal et autorisé.
In fine, je suis un mohican et un dinosaure ! Je n’ai pour l’instant pas réussi à percer dans la littérature. Et peut-être que je n’y arriverais jamais. Peut-être que je devrais laisser l’IA écrire mes textes et endosser la livrée de l’imposteur. Ça me permettrait de sortir du précariat qui ne cesse de m’affliger. Peut-être devrais me rappeler que la seule solution reste l'inclusion et qu’elle passe par le consensuel et le conformisme.
Le fade et prévisible.
Mais j’ai des choses à dire ! Et je reste le plus compétent pour les exprimer.
« On est écrivain quand on a quelque chose à dire et qu’on est le seul à pouvoir dire »
Pierre Baillargeon
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