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J’entre en fusion. Enhardi par le stress, je tente une manœuvre et fais tapis. Je me rends devant le local contiguë aux péages abritant des préposés. Au travers d’un épais hygiaphone, je tente par la brièveté et l’émotion contenue de convaincre mon interlocutrice :

« _ Bonjour Madame, le prochain train pour Paris est dans 2 minutes et il y a foule devant l’automate pour acheter les billets. Je sors de prison… Je veux acheter un billet. Je veux rentrer chez moi. SVP madame… J’ai attendu ce moment si longtemps. J’ai de l’argent : j’achète mon billet. »

 

Je suis pitoyable. Mon éloquence en fuite et un charisme de romanichel ne pourront jamais faire œuvre de conviction. J’entre en fusion. Je suis maudit. Je hais le monde et ses dépendances.

 

Je m’effondre sur moi-même.

 

J’ai tant attendu ce moment que les obstacles que l’on me jette au visage, m’achèvent.

 

J’enrage de frustration et d’injuste. Mon regard s’embue, je perds pied et m’effondre dans la douleur...

 

La préposé me regarde hébétée. Elle me toise, me jauge… Puis elle se lève, ouvre la porte et se saisit d’un jeu de clefs, pour me faire signe de la main. Sans un mot, elle m’ouvre la porte sur la gauche des péages et me fait signe de passer.

 

Elle ne prononça pas un seul mot. Je lis dans son regard la compassion. Pour la première fois depuis un mois, je suis confronté à une flagrance d’humanité. A la bienveillance et l’empathie. Je pense souvent à elle et son souvenir ne m’a jamais quitté. J’ai toujours les larmes aux yeux quand je pense à elle et à son geste. Je ne l’oublierais jamais !

 

Je fus confit dans le combat, fut il épistolaire et désincarné. J’avais gommé le Bon et me préparais au pire. J’avais endossé l’armure du fantassin et ressorti l’arsenal du mercenaire. J’avais contraint et occulté l’empathie et le bienveillant. J’ai combattu et je me préparais à d’autres batailles. J’étais entré en guerre ou en mission, c’est selon. Le sentiment en accessoire, l’émotion recluse.

 

Elle m’a désincarcéré de mon armure en un coup de clef et m’a réveillé à l’humain. Elle m’a fait déposer les armes et assouplit mes rancœurs.

 

Je cours à travers les couloirs de la gare, escalade les escaliers à l’essoufflement pour me jeter à corps perdu dans une rame de RER morne et cafardeuse. Elle a le lustre d’un carrosse à mes yeux. Au fur et à mesure du cadencé des stations, du bruiteur et des échanges de voyageurs, je perds en tension et m’allège du fardeau de la colère.

 

Les paysages défilent et se densifient en structures. La palette passe du camaïeu des verts au grisé des bâtiments. Au bout d’un tunnel interminable je touche au but et complète mon périple d’un pas lourd et pesant. Je suis las et la tension des émotions n’est plus en mesure de m’insuffler ses énergies dispendieuses.

 

Je suis assailli par les odeurs. La réclusion nous soustrait d’un univers olfactif pour une monochromie d’odeurs rétractée. Je sens des odeurs qui pour la plupart m’avaient échappé au quotidien. Elles signent dorénavant mon retour à la Vie.

 

Les jours suivants seront embués de légers maux de tête qui prendront plusieurs jours avant de s’estomper et de disparaître. Mon cerveau est à nouveau saturé d’ondes quand il en fut sevré en détention. Il n’y a pas de réseaux Wi-fi en maison d’arrêt, quand nous baignons sans nous en rendre compte dans un maelström d’ondes au quotidien.

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