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Le majestueux a toujours des égouts qu’il dissimule dans l’ombre des lueurs. A l’abri du savoir et des connaissances. Dans l’injonction des fastes de l’Histoire.

 

Je viens d’être envoyé aux oubliettes. De citoyen, je transmute en pénitent et n’ai d’autre choix que de subir l’impérieux de la mise en demeure qui m’accable céans.

 

Les échanges entre les policiers, les gendarmes et moi-même se composent d’apostrophes succinctes et étouffées. Nous sommes écrasés par le lieu et son décorum. En tension sourde et presque palpable.

 

C’est la gendarmerie qui en charge de la sécurité du Palais et ce sont des gendarmes qui nous accueillent au comptoir d’enregistrement. Par delà la rigueur du militaire, je les sens neutres et inabordables et je comprends que leur réserve céans est tout autant une légitime protection contre l’oppressant du lieu. Et son indicible.

 

Les policiers s’appliquent aux nécessités de l’administratif et j’observe la circonspection discrète et diplomate des gendarmes à leur endroit. Il n’est nul besoin d’être un fin psychologue pour percevoir la défiance qui semble les habiter. L’un des gendarmes a saisi que j’avais remarqué qu’un des policiers avait une arme à la ceinture qui n’avait pas de magasin. Un pistolet sans chargeur. Une erreur inacceptable pour un militaire, fâcheuse chez un policier.

 

L’arme est l’impératif du militaire quand elle semble parfois n’être que l’apparat du policier.

 

Notre échange complice et silencieux s’exprime dans le subreptice de regards brefs et fuyants.

 

On me retire les menottes. Stavros semble empreint d’une gêne déplacée. Qui semble le mettre mal à l’aise. Les combattants comprennent que le round final vient de prendre fin. Notre opposition s’achève et nos rivalités de s’évaporer. Nous sentons tous deux sourdre un respect mutuel. Notre duel fut âpre et disputé, mais nous nous sommes tacitement tenu et restreint à la force de nos arguments. En sachant nous exonérer de l’outrance et surenchère.

 

Des mots sans les maux.

La sémantique en arsenal, l’éloquence en stratégie.

 

Je diffère du profil usuel du proxénète bravache et impérieux, pitance usuelle et fréquente du policier de La Mondaine. Je n’ai déployé nulle agressivité et suis resté dans le respect de mon contradicteur et son humanité. Aucun d’entre nous n’a élevé la voix ou tenter de partir à l’abordage. Même si l’agacement a pu poindre à occurrences répétées.

 

Stavros ne sait comment verbaliser ses adieux.

« _ Bon bah, on doit y aller… Tu…. Tu vas pas tarder à rencontrer le juge….

_ OK… Je… J’ai compris…

_ Bon bah, fais pas le con et tiens toi à carreaux…. Voilà...

_ OK… Bon bah… Salut.

_ …. »

 

La solennité du moment se combine au viril. Entravant l’estime, étouffant le frémissement des émotions.

 

En filigrane, tout en prenant congé, il me signifie une improbable considération. Que je partage, en dépit des événements qui m’accablent. Je comprends qu’un épisode s’achève et que s’ouvre un nouveau chapitre. Je n’ai plus prise sur le fil des événements et je prends conscience du poids du fatum. J’y entre démuni et vigilant. Sans me résigner. J’ai conscience que mon cabotage à la volée me conduit à la disgrâce et l’oblitération.

 

Je sombre. De Charisme en Supplice.

 

Un jeune gendarme austère et habité, me conduit dans une salle d’attente contiguë. Cette dernière restera à jamais inventoriée comme l’une expériences les plus pénibles de ma Vie.

 

Une trentaine de damnées y sont entassé. Dans un lieu qui n’a pas de fenêtres. Deux vasistas étroits assurent un renouvellement de l’air, plus qu’une ouverture sur l’extérieur. La pièce doit faire une vingtaine de mètres de long sur dix de large. La chaleur y est étouffante et contraste violemment d’avec le glacé de la grande salle des oubliettes. L’odeur me prend à la gorge. Elle est aux limites du supportable et reste indéfinissable dans sa tessiture et ses composantes.

 

Ce rebut est une transition entre l’accueil et l’encellulement. Elle propose l’étendue des angoisses d’un transit. Une traversée sombre et mutique du Styx. Perdu entre deux réalités, mis en tension par l’absence de repères, les damnés qui s’y amoncellent sont tous passé par la garde à vue. Et en proposent les stigmates. Une tension dense et drue y règne et son intensité infuse de violence. A proximité de l’éruption.

 

Le danger m’y semble incontournable. Terrifiant et paroxystique. Mes veines charrient l’adrénaline à flots, ma pensée se rétracte, l’instinct jaillit et annexe ce qu’il me reste de conscience. J’erre en perdition sur l’Achéron de ma destinée.

 

J’ai peur.
 

Je repère un espace libre au pied d’un mur et prends soin d’éviter les bancs sommaires installés au centre du resserre. Ils concentrent une faune inquiétante. Je suis entouré de loups en meute et fusion lente. L’orage des prédations me semble aussi imminent

qu’inexorable.

 

L’alchimie des pulsions prête à transmuter la fusion des instincts en fission des fauves .La barbarie en excipient.

L’instinct de survie m’impose de ne surtout pas laisser les loups s’imaginer que je puisse être un agneau à disposition de prédation. Il n’y a plus d’humanité dans cette salle et encore moins de raison. Les individualités qui composent cette épouvante sont rétractés à leur nature première. Confinées dans leurs instinct. Confites dans leurs penchants. Si l’assemblage s’embrasse, il n’y aura plus d’espace pour la compassion et l’humain.

 

Je m’assied à même le sol, le dos au mur. Ce faisant, je n’ai pas à me soucier de mes arrières pour me concentrer sur ce qui me fait face. Je suis d’une vigilance pointilleuse. Un factionnaire en sursis, une sentinelle craintive et cauteleuse. J’observe, soupèse et étudie.

 

Jean Norbert est là. Il scintille le pusillanime et distille le pleutre. Il semble hagard, comme en perdition. Il a perdu sa superbe. Le péremptoire du patricien humaniste et opulent semble l’avoir définitivement abandonné. Il me paraît anéanti, presque en perdition. Il n’a plus ses repères et son cortège de lustre et chatoyant. Le sinistre du lieu l’accable et le péril en potentialité l’étouffe.

 

Nos regards se croisent et la honte l’étreint. Il détourne les yeux et me signifie la scission de nos destinées céans.

 

Comme pour les gens de sa caste et de son rang, les valeurs promues ne sont qu’héraldiques et apparat. Factices et feintes. Postures et incantations. Son courage et sa persévérance dans la réussite, sont inconsistants dans les tourments qui nous accablent céans. Dépouillé de l’éclat, défroqué du lustre, il apparaît démuni, frêle et déficient. Il n’est plus en capacité de me dominer et de me le signifier avec morgue et aplomb.

 

Les règles se sont inversé. Dans le contexte du cauchemar qui nous accable, de nous deux, je suis devenu le sachant et le culminant. Même si je n’en mène pas large, je sais d’apprentissage et d’instinct, ce qu’il est nécessaire de faire céans. Dans cet environnement, je contrôle peu de choses, mais je suis en capacité de lire et déchiffrer le cours des épisodes quand il en ignore le conducteur.

 

Nous sommes à la lisière de l’abysse d’un trou noir et caressons l’horizon des événements.

 

Un jeune efflanqué, à l’apparence méditerranéenne, entre en sédition avec la porte de la salle, qu’il gratifie de copieux coups de pieds rageurs, en hurlant « Oh, Surveillant !! » La porte métallique vibre sur ses gonds, mais ne pourra de toute évidence plier face à de tels accès de colère vaine et infructueuse. L’architecture du rebut ajoute en écho à ces déflagrations métalliques, lui donnant l’épaisseur de la tonalité du tocsin et une atmosphère de catacombes.

 

Un mulâtre sans âge, tente de se recomposer sur le banc. Il semble hésiter entre le réel et l’hallucination. Il vacille de la reprise à l’abandon et semble évoluer dans un monde flottant. De toute évidence un drogué qui émerge des limbes pour se fracasser sur les rudesses de la réalité. Quelle perception a-t-il de son environnement ? Quel degré de conscience a-t-il récupéré ? Je le classe d’emblée dans les dangers à haute potentialité et à surveiller avec attention. Son imprévisibilité est inquiétante.

 

Un autre hère fait les cent pas, les poings serrés, tout en rage contenue. Prêt à entrer en déflagration. Il semble perdu dans sa frénésie, mijotant ses rancœurs, fourbissant sa revanche dans le machiavélisme clos de vendettas stériles et jubilatoires. A ne pas déranger.

 

Un maghrébin caressant la soixantaine joue les philosophes avec un trentenaire épuisé des rugosités d’une Vie de réprouvé. Une symbiose improbable entre un besoin de pédagogie à vocation identitaire et une écoute en recherche de jalons et d’apaisement.

 

La porte du rebut s’ouvre sur un rythme continu et asymétrique. Un nom jeté dans la touffeur de la salle fait se lever un déchu, qui se dirige vers la sortie du premier des purgatoires, pour disparaître de notre environnement. Le cadencé du Temps continue de nous échapper et l’imperceptible de sa fuite ajoute aux tensions.

 

Mon nom retentit dans le lugubre et la délivrance m’étreint. Je vais enfin pouvoir quitter le premier cerce des enfers, sans savoir ce qu’il m’attend. On m’extrait de la fange, le reste ne pourra qu’être aisé. Indubitablement.

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